Pas d’endroit où pleurer

En Afrique comme ailleurs, les manifestations au cours desquelles une partie de la population descend dans la rue ne sont pas toujours des succès.  Parfois des gens meurent.  Leur nombre est brandi par les médias, les analystes et une partie de la classe politique.  Peu est dit par contre sur ceux qui ne sont pas « tombés », tués ou brisés à jamais ces jours-là.  Pourtant, le lendemain et les jours suivants, ils se retrouvent hagards, orphelins des espoirs qu’ils avaient mis dans leur mouvement et privés d’un lieu de mémoire simplement parce que leur mobilisation n’a donné lieu à aucun changement.  Ces gens-là n’ont pas d’endroit où se pleurer, où s’inspirer, où croire.  J’ai juste voulu tenter d’imaginer leurs mots.

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On n’a pas d’endroit, tu sais.  Pas d’endroit où aller.  Pas d’endroit où pleurer.

Certains ont posé quelques briques plus loin… où ça ne dérangeait pas.  Des briques de mauvaise qualité qu’ils ont dressées, là.  A la va-vite.  Comme si c’était n’importe quoi.  Juste un muret.  Et puis, ils les ont peintes aux couleurs du drapeau.  C’est du rouge qu’il aurait fallu plutôt.  Ils ont écrit aussi… une date et quelques mots.  Pour dire que des gens sont « tombés ».  C’est tout.

Or, on est tous tombés ce jour-là.  De haut.  Il n’y a pas de raison de pleurer, dit-on.  C’est vrai.  On ne les connaissait pas au fond, ceux qui ont laissé leur vie.  On ne sait même pas où ils sont enterrés.  Ce n’est pas vraiment eux qu’on pleure, d’ailleurs.  C’est nous.  Et tout ce qu’on n’a pas gagné un matin dans la rue.

On a tellement espéré, tu vois.  Beaucoup.  On a pensé qu’il se lèverait enfin, le vent, chez nous.  On s’est dit qu’on l’obtiendrait aussi, ce changement, pour nous.  On y a cru si fort… mais on était fous.

On n’a pas d’endroit où pleurer, tu sais.  Pas vraiment.  Notre endroit à nous, en fait, c’est le temps.

Tout le monde a oublié, déjà.  Même nous.  Le rythme de nos années, au fond, n’a pas bougé.  Il y a beaucoup de petits murets dans le monde, partout.  On a toujours des briques pour ça, on dirait.  Pour des lieux où on ne fait que passer. Pas où commémorer.  Le rouge viendrait sûrement à manquer si on les en recouvrait.

Ça semble loin déjà.  On a marché, manifesté.  Pacifiquement, on le voulait.  Violemment, il paraît.  On était bien seuls au fond sur nos routes ce jour-là.  Il manquait à nos côtés ceux qui nous y avaient envoyés.  Ça a dégénéré.  Certains se sont figés sous des coups trop zélés.  Il y a eu des pleurs et des cris.  On a fui.  Surtout pour notre vie.   On s’est dispersés dans l’attente.  Mais c’était déjà fini.

On n’a rien gagné, ces jours-là.  On n’a rien à fêter.  Des absents de la rue ont écrit des rapports et parlé aux médias.  Ils nous avaient donné les mots jusque-là.  Ils nous les ont repris.  Même eux ne connaissent pas les noms de ceux qui sont tombés sous les slogans.

Héros, voyous, manipulés,… peu importe au fond ce qu’on a été pour un temps.  Si ça change un jour, on aura un monument.  Un beau.  Inauguré officiellement.  Pas pour ceux qui sont morts ou pour nous, ça non.  Plutôt pour une victoire qu’on n’est pas certains de goûter.

En attendant, on n’a pas d’endroit où pleurer.

Maryse Grari

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