Être une « expat » au Congo (RDC) : de la lune de miel à l’éveil

Être une expatriée (une « expat » comme on dit), ce n’est pas simple tous les jours. Pour éviter de prétendre aux généralités, je vais assumer ce billet à la première personne, même si je crois sincèrement que d’autres que moi s’y reconnaîtront…

Des débuts en forme de lune de miel

Mes premiers mois en République Démocratique du Congo, c’était la lune de miel.  Petite « muzungu » (mot swahili pour « blanche ») fraîchement débarquée de ma Belgique natale, je laissais mes yeux s’émerveiller.  La nature était si belle, les Congolais si souriants, le chaos apparent (et souvent réel) de la ville si pittoresque et les différences si surprenantes… bref un enchantement.

Sans avoir pourtant jamais eu l’âme d’une humanitaire, je sentais mon cœur descendre vers ma main. J’étais touchée par la vie quotidienne, le courage des mamans qui transportent leurs charges, la difficulté de la vie sans confort, les efforts journaliers pour beaucoup de personnes,  simplement pour se nourrir, et la joie de vivre de tous, malgré les incertitudes liées aux conditions de vie et  de  sécurité.

Donc, mon Congo était alors comme une pub d’Unicef à la fin de laquelle vous vous sentez coupable d’être né ailleurs et de ne rien donner à ceux d’ici.

Enfants de Minova (Photo de Maryse Grari)

Désenchantement

Et puis… je me suis fait avoir.  Pas toujours personnellement.  Mais plutôt par le système.

J’ai compris qu’il fallait supporter la « motivation » et les « tracasseries », ces petites escroqueries qui égrènent le quotidien de quiconque veut obtenir quelque chose de certains fonctionnaires ou employés, même simplement la paix. J’ai découvert les mensonges et paroles non respectées.

J’ai souffert aussi de constater que pour beaucoup, je n’étais pas une personne venant d’ailleurs avec toute la richesse de sa différence mais simplement un « portefeuille ambulant », et que si certains affichaient franchement un  Donne-moi !  dans la rue, d’autres, plus subtils, attendaient le second rendez-vous pour faire comprendre clairement que leur intérêt dans ma personne était purement financier.

Durant cette deuxième période, j’ai tout vu en noir, aveugle dès lors à toutes ces choses qui me faisaient m’émerveiller quelques mois plus tôt. Amère de constater ce qu’est en réalité cet « article 15 »* que j’entendais les Congolais mentionner et qui pourrait se traduire par « tous les moyens sont bons pour s’en sortir, surtout les moins moraux ». J’étais désabusée de voir l’abondance des « moyens » en question, d’autant qu’ils s’exerçaient à mes dépens.

« Se cogner contre mur »-Peggy & Marco Lachmann-Anke – CC0

Une maturité réformée

Cependant, de même que dans la trilogie « thèse-antithèse-synthèse », est venue doucement une troisième étape.  Je ne parlerai pas de « révélation » mais de « lucidité ».

J’avais déjà voyagé avant, et vécu dans plusieurs pays.  Mais je dirais que si ces voyages ont formé ma jeunesse, celui-ci a réformé ma maturité.  En effet et heureusement, elles étaient loin, déjà, les certitudes de mes 20 ans.  Les années et la vie m’avaient appris cette chose essentielle : le doute, est seul capable de vous pousser à vous demander à tout moment si vous portez des œillères… et lesquelles.

Or, vivre au Congo, c’est s’en prendre plein la poire (si vous me permettez l’expression).  Ou, en d’autres mots, c’est regarder soi-même, le pays d’où on vient, les valeurs, l’ordre mondial et même le dictionnaire dans un miroir assez semblable à celui d’une salle de bain éclairée au néon.  Ce qu’on y voit est souvent loin d’être flatteur.  Cependant, petite revanche : les Congolais et leurs mœurs aussi y ont un teint plutôt blafard.

Tout n’est pas « blanc » ou « noir »

Une des choses fondamentales que j’ai dû apprendre est que tout n’est pas blanc ou noir.  Et je ne fais pas là référence à la couleur de peau des Congolais et à la mienne, même s’il pourrait s’agir d’une belle illustration de mon propos car leur peau se décline entre des nuances de café au lait ou de caramel, et la mienne passe à l’écarlate ou au bronze quand il fait chaud.

Plus sérieusement, le « blanc » et le « noir » que je mentionne, ce sont ces raccourcis que l’on prend pour juger.  Difficile ici de les éviter, surtout que beaucoup de Congolais ne sont pas en reste en la matière.  Je m’énerve encore souvent en entendant ce « Vous, les Blancs… » qui annonce rarement un compliment, ou « C’est la faute de la communauté internationale… » comme si cette nébuleuse était clairement définie pour quiconque. Je me lasse également devant ces dualités entretenues en politique entre « majorité » et « opposition(s) », « ennemis sataniques » et « martyrs angéliques » ou « temps béni d’avant la colonisation » et « horreur complète dès l’arrivée des Blancs ».  En matière de mauvaise foi, beaucoup de Congolais sont rois.  Ils se rédigent et se racontent les histoires qui leur conviennent, c’est-à-dire celles qui entretiennent cette illusion confortable qu’ils ne sont en rien responsables de leurs difficultés et de leur destin.

Difficile parfois de savoir où on se situe dans tout ça.

« Terre-se redéfinir » – Peggy & Marco Lachmann-Anke (CC0)

En ce qui me concerne, j’ai rencontré des Congolais fantastiques qui sont devenus des amis et m’ont montré une des voies.

Utile ?… peut-être, mais jamais indispensable

D’abord, en me faisant réaliser que personne ne m’avait demandé de venir.  Ça paraît idiot mais beaucoup de mes compatriotes occidentaux ont du mal à s’en souvenir.

Si l’organisation qui les emploie a été invitée parfois, ce n’est pas leur cas en tant que personnes et donc, de même qu’on s’attend à ce que nos propres immigrés s’intègrent en évitant de cracher sur nos sociétés, ce serait bien qu’ils fassent pareil.

En privé, soyons clairs, il nous arrive à tous de nous défouler. Je l’ai dit, vivre au Congo donne matière à enrager et une soupape est nécessaire. Mais ensuite, il faut se souvenir d’une chose essentielle : prendre partie n’est jamais anodin.  Beaucoup de Congolais s’en foutent de l’avis des Blancs quand il leur est contraire mais s’en servent comme argument pour se positionner.  Si on n’y prend pas garde, on est instrumentalisé.  Et si on est arrogant, on se mêle de leurs affaires, ce qui ne serait rien si ça ne risquait pas de devancer un « Oops » au moment où le « petit Blanc » se casse ou se fait chasser.

Mettre la naïveté hypocrite au placard

Il faut aussi garder à l’esprit un élément important pour vivre des relations saines : laisser tomber l’angélisme.

Si je n’apprécie pas le système des commissions, détournements ou petites et grandes compromissions, ce n’est pas moi qui l’ai créé et si un jour, comme je l’espère, il y sera mis fin, ce sera par les Congolais eux-mêmes.  En attendant, j’ai pris le parti de ne jamais demander d’où vient l’argent des gens qui me sont chers.  Et des autres encore moins.

Aaah, je vois déjà les sourcils des hypocrites se froncer.  Ainsi, par exemple, ceux de ces Belges bienpensants qui ont rapidement oublié les petits voyages aux Pays-Bas ou au Luxembourg pour réceptionner les rentes des capitaux cachés au Trésor Public belge.  Ou ceux de ces saints travailleurs humanitaires et défenseurs des droits de l’Homme qui placent opportunément dans la colonne « pertes » les montants astronomiques qu’ils ont dû laisser filer au profit de personnes qui les ont détournés afin que les vraies bénéficiaires puissent espérer en voir les miettes.

Pas « sympa » de dire ça ?  Mais honnêtement, qui me contredira ?  Peut-être quelques chevaliers blancs moralisateurs qui se découvrent soudain une passion contre un régime qu’ils disent avoir toujours méprisé mais qu’ils ont attendu de dénoncer tant qu’ils n’avaient pas trouvé un poulain à  soutenir pour sa notoriété et la leur.

Un égoïsme assumé pour un  éveil dans le respect

Enfin, « trouver ma voie », c’est aussi avoir la modestie d’admettre qu’au final, je m’occuperai toujours d’abord de mes propres affaires et intérêts.  C’est plus facile pour moi de m’avouer cela car mon fonds de commerce n’est pas basé sur une propension quelconque à dire aux Congolais comment régir leur pays.  Donc, si je peste souvent, c’est gratuitement… et si je me réjouis, aussi.

Car je peste en effet.  Il n’y a rien de pire que de voir des gens souffrir ou s’engluer et de se demander si on pourrait contribuer aux solutions.  Sans vouloir imposer, parfois j’aimerais au minimum pouvoir exprimer publiquement mes idées mais comme je l’ai dit, l’équilibre est fragile entre collaboration et ingérence quand on n’est pas chez soi et qu’on n’a pas de mandat.

Alors, en petite muzungu qui a atterri au détour de son chemin de vie dans ce pays immense, je tente d’y trouver l’éveil et mon évolution, tout en réfrénant mon impatience de voir la République Démocratique du Congo en faire autant.

Route sinueuse du Masisi (Photo de Maryse Grari)

Maryse Grari

(Janvier 2018)

*Bien que n’étant pas inscrit dans la Constitution de la RDC,  l’article 15, qui stipule que chacun doit se débrouiller, est d’application depuis des lustres au Congo-Kinshasa. Son origine est donc obscure, mais invoquer « l’article 15 » est une habitude connue de tous dans un pays miné depuis des décennies par la misère. L’expression signifie en quelque sorte : « Les aléas de la vie obligent ! C’est la débrouillardise ! »

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